Tentative synthétique seconde

Tu ouvres les yeux tu vois la vitesse foudroyante du chat qui se déplace dans les nanosecondes

Ils n’avancent pas

Ils dérivent.

Ils ne reculent pas

Ils tournent.

Livres

  • Arno Calleja : Tu ouvres les yeux tu vois le titre ( Le Nouvel Attila, Othello, 2017)
  • Raymond Carver : La vitesse foudroyante du passé (Points, 2008 pour cette édition, sinon tout est réédité chez L’Olivier depuis quelques années)
  • Seita Horio : Kokkoku (Glénat, 2015)
  • NatYot : (Bois, putes, oiseaux) (Gros textes, 2013)
  • Marlène Tissot : J’emmerde… , et J’emmerde… encore (Gros textes, 2014 et 2018)

Bande-son

Le temps c’est pas un aphorisme ok ?

Je vous prends de vitesse, et je réponds à vos questions avant même que vous n’ayez pensé à les soulever : C’est bien le même chat que l’autre fois, et il est bien au même endroit. Il a bougé quand même depuis l’autre jour, et non non non, je n’ai pas changé la housse de couette depuis la semaine dernière. Un slip c’est huit semaines, un drap housse deux ans, et j’ai des solutions de substitution toutes prêtes pour quand mon chat aura abandonné la compagnie des livres. Bon, maintenant pressons, si vous le voulez bien, et venons-en à nos ouvrages, car j’ai une montagne de boulot qui m’attend juste après.

J’ai commencé par lire (Bois, putes, oiseaux). Je pense qu’il faut préciser que je l’ai lu d’une traite. Je le précise parce qu’en arrière-plan j’avais justement cette pensée, que ce genre de recueil appelle ce genre de lecture « en entier ». De manière générale, je pense à plein de choses qui n’ont rien à voir quand je lis, mais je me dis que pour une fois ça n’était pas si teubé.

D’une part, parce les textes se complètent, se répondent, se suivent (prononcera-t-il le vilain mot de narration ?), on reste accroché jusqu’au bout, et donc on a envie de foncer tête baissée parmi les pages (ouais, rien que ça, je sais). D’autre part, je pense que cette question de la temporalité que je me suis posée n’est pas très éloignée de toute une réflexion soulevée dans le bouquin ; je m’en explique.

Je dirais de (Bois, putes, oiseaux) qu’il est un livre en suspension : une suspension de la parole (le livre commence par la mention du silence de la locutrice), une suspension dans l’espace (l’ensemble se situe dans cet espace indéfini du bois), une suspension dans le temps, qui nous apparaît comme figé juste aux abords d’une séparation amoureuse.

Au milieu de cette pause, l’autrice ou la locutrice (je sais pas trop quel mot je dois utiliser, mais je suis nonchalant et irrévérencieux) cherche un recueillement, voudrait se reconstituer. Des tentatives sont faites, seront faites jusqu’à la fin pour réparer la déréliction de la relation (ouais ouais, j’ai dit déréliction, soyez pas dég’. J’ai sans doute forcé sur le café car je mets des mots qui ont décidément l’air bien plus en forme que moi).

Comme je l’ai compris, le recueil se situe pile poil à ce moment où l’amour se défait, où plus aucun langage ne pourra le réparer. Les transcriptions de chants d’oiseaux qui accompagnent et rythment le texte nous questionnent de façon efficace, parce qu’elles témoignent à la fois de la grande diversité du vivant et de sa grande simplicité (tout le langage d’une espèce d’oiseau tient en quelques lignes, quand on y pense. Celui des êtres humains, si on compare, c’est à vous foutre le vertige). Bon en tout cas, après cette lecture à grand train du recueil de NatYot, j’ai heurté de plein fouet le J’emmerde de Marlène Tissot.

Moins de mots, plus de temps. Il faut que je précise que j’ai horreur en général des formes courtes. Un excellent ami (coucou) m’a offert il y a quelques années une édition de Lao Tseu, et je trouve ça intéressant, mais j’y arrive décidément pas. Ça me fait tout pareil avec la méditation. Enfin, mon pauvre père (grands hommages lui soient rendus !) pourrait en témoigner, quand je fais du yoga, ça ressemble plutôt à de l’épilepsie. Pas mal cette phrase. Je la mets en catchphrase tiens, faut bien s’amuser.

« Quand je fais du yoga, ça ressemble plutôt

à de l’épilepsie »

Bon, revenons, à nos J’emmerde. Ce n’est pas forcément bon pour ma pomme de révéler trop vite ici quel pitoyable intolérant merdeux autocentré et arrogant je suis, alors je ne vous dirai pas qu’à réception, en feuilletant, je fus sceptique. Je vous ai dit que je n’aimais pas trop les formes courtes ? Bon, ben alors, je ne vous dirai pas que le haïku me fait grosso modo l’effet d’être la blague Carambar de la littérature.

Hé ben figurez-vous que J’emmerde m’enchante. J’ai renoncé à l’idée d’en précipiter la lecture, car à l’inverse du recueil de NatYot, ça se lit en prenant son temps. C’est incroyablement intelligent, et je trouve que la visée méditative de chaque petit texte est propulsée par une maîtrise poétique à couper le souffle : ça met des mandales en trois lignes.

Il fallait que j’en parle : le contraste entre ces lectures m’a inspiré une réflexion sur le temps – plus précisément, sur la notion de temps dans la lecture – que j’ai voulu vous partager ici. Et me voici modestement, vautré dans le retard, auréolé de procrastination.

Ça m’a refait penser aussi à ce recueil de Calleja que j’ai lu il y a quelques mois, Tu ouvres les yeux tu vois le titre, parce qu’à certains égards ce bouquin là vous donne l’impression de comprimer le temps. Ça commence comme ça :

« Le premier chapitre c’est un couple : l’homme a des pensées sexuelles. Ils vivent des années chacun dans ses pensées, chacun dans ses tensions. Jusqu’au moment où c’est intenable : il faut passer à l’acte.

Alors la femme prend des amants, entre dans des clubs échangistes, s’initie au S-M. L’homme tente de se suicider, trois fois. Il échoue tois fois. Finalement il se met à la peinture. » (p. 5-6)

Deux paragraphes. Adapté chez Rivette ou Rohmer ça suffirait pour faire cinq ou six semaine de rushes, là, non ? Bon, et bien entendu, je précise que ça continue à s’enchaîner comme ça, à une vitesse vertigineuse. On perd le fil, on est perdu, noyé, on kiffe (Ouh, la catchphrase). Ça s’enchaîne et s’enchaîne et s’enchaîne et s’enchaîne, genre comme un sample de Cabrel joué deux fois plus vite et sur un beat acid.

« On perd le fil, on est perdu, noyé, on kiffe. »

Bon, en continuant à réfléchir, j’ai repensé à la série des Kokkoku de Seita Horio, dont l’intrigue se déroule dans une interruption du temps – rien que ça. C’est un seinen, bien dans les cadres et pas dans les cadres à la fois, et qui vaut franchement la lecture ; la promesse de cette série, qui tient en huit tomes (ouf ! souvent quand c’est trop long c’est nul) c’est de faire tenir une histoire à suspense dans une pause temporelle.

Dans les faits, un premier axe chronologique s’interrompt dans la narration, auquel est substitué un second. Des personnages évoluent dans le temps arrêté, quoi, pour le dire plus simplement. Au-delà de cette petite pirouette actantielle, tout se déroule comme dans beaucoup de sagas manga (JSP, mais JSPR c’est ça que le mot actantiel ça veut dire).

La promesse de Kokkoku n’est pas vraiment tenue donc. En même temps, c’était tendu à tenir comme promesse, et comme je disais, ça reste une série BD très distrayante. Et puis d’ailleurs, Les grand plongeurs noirs de Fernand Léger bougent pas, tout le monde le sait, mais ça reste un très bon tableau, quoi merde. Soyez pas snobinards, ou je vous cite Tissot. Ok ? Hé ben ok :

J’emmerde la perfection

Ciseler nos défauts

briller de cet éclat particulier

qui n’appartient qu’aux imparfaits

(Marlène Tissot, J’emmerde, p.17)

Bon, ben avec tout ça, je suis encore plus en retard que tout à l’heure. En vrai je me suis levé ce matin j’étais déjà en retard. Mais dans six mois tout ce retard ne voudra plus rien dire pour personne. C’est compliqué, des fois, quand même. Je vais me reboire un café. Je vous laisse avec un morceau de Carver.

Je suis resté allongé jusqu’à l’aube, les bras

étroitement croisés sur la poitrine.

Remuant les doigts de temps à autre.

Pendant que mes pensées tournoyaient

sans relâche, mais revenaient toujours

à leur point de départ.

Ce fait inéluctable : alors même

que nous entreprenons notre voyage,

il y en a un autre, bien plus bizarre,

que nous devons encore accomplir.

(Raymond Carver, La vitesse foudroyante du passé, p.17-18)

Bisous

LUCIEN BRELOK

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